Vouloir être de son temps, c'est déjà être dépassé
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Scène d’amour

Les ombres du soir descendaient; le soleil horizontal, passant entre les branches, lui éblouissait les yeux. Cà et là, tout autour d’elle, dans les feuilles ou par terre, des taches lumineuses tremblaient, comme si des colibris, en volant, eussent éparpillé leurs plumes. Le silence était partout ; quelque chose de doux semblait sortir des arbres ; elle sentait son coeur, dont les battements recommençaient, et le sang circuler dans sa chair comme un fleuve de lait. Alors, elle entendit tout au loin, au delà du bois, sur les autres collines, un cri vague et prolongé, une voix qui se traînait, et elle l’écoutait silencieusement, se mêlant comme une musique aux dernières vibrations de ses nerfs émus. 

Madame Bovary, Flaubert

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"   L’égalité, c’est l’esclavage. Voilà pourquoi j’aime l’art. C’est que là, au moins, tout est liberté dans ce monde des fictions   "
Flaubert, Correspondances
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La femme adultère

Elle restait debout, son sac à la main, fixant une sorte de meurtrière ouverte sur le ciel, près du plafond. Elle attendait, mais elle ne savait quoi. Elle sentait seulement sa solitude, et le froid qui la pénétrait, et un poids plus lourd à l’endroit du coeur. Elle rêvait en vérité, presque sourde aux bruits qui montaient de la rue avec des éclats de la voix de Marcel, plus consciente au contraire de cette rumeur de fleuve qui venait de la meurtrière et que le vent faisait naître dans les palmiers, si proches maintenant, lui semblait-il. Puis le vent parut redoubler, le doux bruit d’eaux devint sifflement des vagues. Elle rêvait aux palmiers droits et flexibles, et à la jeune fille qu’elle avait été. 

Albert Camus, L’Exil et le Royaume.

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Jugement

Chétif, je ne puis plus approcher de mon oeil
L’oeil du ciel ; je ne puis supporter le soleil.
Encor tout ébloui, en raisons je me fonde
Pour de mon âme voir la grande âme du monde,
Savoir ce qu’on ne sait et qu’on ne peut savoir,
Ce que n’a ouï l’oreille et que l’oeil n’a pu voir ;
Mes sens n’ont plus de sens, l’esprit de moi s’envole,
Le coeur ravi se tait, ma bouche est sans parole :
Tout meurt, l’âme s’enfuit, et reprenant son lieu
Extatique se pâme au giron de son Dieu.

Agrippa d’Aubigné, Les Tragiques

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